Le double taux de change en Algérie : pourquoi l'écart entre le dinar officiel et le marché parallèle persiste
Mehdi Belkacem Chibani Oughlis
Fondateur, DinarSquare

Deux prix pour la même monnaie. En Algérie, un euro ne vaut pas la même chose selon l'endroit où vous le changez : au guichet d'une banque, le taux officiel fixé par la Banque d'Algérie ; au Square Port-Saïd d'Alger, un taux parallèle sensiblement plus élevé. Cet écart n'est ni un accident ni une anomalie passagère — c'est le symptôme structurel d'un système de change administré confronté à une demande de devises que l'offre officielle ne satisfait pas.
D'où vient le double taux ?
Le dinar algérien n'est pas librement convertible. La Banque d'Algérie fixe le taux officiel par un régime de flottement dirigé, et l'accès aux devises passe par des canaux réglementés : allocation touristique plafonnée, droit de change limité pour les importateurs, contrôle strict des transferts.
Face à ces restrictions, la demande réelle — voyages, études à l'étranger, soins, importations informelles, épargne de précaution — se reporte sur le marché parallèle. Le Square n'est pas un marché noir marginal : c'est le mécanisme d'ajustement d'un système où le prix officiel ne reflète pas l'équilibre entre l'offre et la demande de devises.
Un écart qui persiste, et pourquoi
L'écart entre taux officiel et taux parallèle — la « prime du parallèle » — oscille selon les périodes, mais il ne disparaît jamais durablement. Trois forces l'alimentent :
- La rareté organisée de l'offre officielle. Tant que l'allocation de devises reste plafonnée en deçà des besoins réels des ménages et des entreprises, le rationnement crée mécaniquement un second prix.
- La demande de la diaspora et les transferts informels. Une partie significative des transferts de la diaspora transite hors circuit bancaire, précisément parce que le taux parallèle rémunère mieux chaque euro envoyé. Le différentiel s'auto-entretient.
- L'anticipation de dépréciation. Quand les ménages anticipent un glissement du dinar officiel, la devise devient une réserve de valeur. Cette épargne en euros ou en dollars retire des devises du circuit et soutient la prime.
Nos données de suivi quotidien du Square montrent que la prime réagit à des événements précis : annonces budgétaires, variations du prix du pétrole, décisions sur l'allocation touristique, périodes de forte demande saisonnière (été, Hajj, rentrées universitaires à l'étranger).
Qui paie le coût du double taux ?
Les ménages d'abord. Pour une famille qui prépare un voyage, des études ou des soins à l'étranger, le taux pertinent n'est pas le taux officiel affiché — c'est celui du Square. Le pouvoir d'achat international réel des Algériens est donc inférieur à ce que suggèrent les statistiques officielles.
Les importateurs ensuite. Les entreprises qui n'obtiennent pas leur droit de change complet complètent au parallèle, et ce surcoût se répercute dans les prix à la consommation. Le double taux agit ainsi comme une taxe implicite et régressive, payée en inflation par ceux qui n'ont pas accès aux devises officielles.
L'État enfin, de manière plus subtile : le double taux fausse les signaux de prix, encourage la sous-facturation et la surfacturation aux frontières, et prive le circuit bancaire de ressources en devises qui alimenteraient l'investissement.
Trois scénarios d'évolution
- Statu quo administré. Le scénario le plus probable à court terme : glissement contrôlé du dinar officiel, prime du parallèle fluctuant au gré de l'offre. Ni convergence, ni rupture.
- Convergence graduelle. Un élargissement progressif de l'accès aux devises — hausse de l'allocation voyageur, bureaux de change agréés effectivement opérationnels — réduirait mécaniquement la prime. C'est la voie qu'ont suivie plusieurs économies comparables, mais elle exige des réserves solides et une inflation maîtrisée.
- Choc de correction. En cas de contrainte forte sur les réserves (choc pétrolier durable), une dévaluation officielle rapide rapprocherait brutalement les deux taux — au prix d'une poussée inflationniste immédiate.
Ce qu'il faut retenir
Le double taux de change n'est pas une bizarrerie folklorique du Square : c'est un mécanisme économique cohérent, produit par le rationnement des devises. Il ne se résorbera ni par décret ni par répression du marché parallèle, mais uniquement par la réduction de l'écart entre l'offre officielle de devises et la demande réelle.
Pour les ménages comme pour les entreprises, la variable à suivre n'est pas le niveau du taux officiel, mais l'évolution de la prime du parallèle : c'est elle qui mesure, jour après jour, la tension réelle sur le dinar. C'est précisément ce que nos trackers mesurent en continu.
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