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L'Algérie crée des entreprises. Elle ne les fait pas grandir
Publié le 12 septembre 2026
L'Algérie affiche des millions d'inscriptions au registre du commerce mais une écrasante majorité de micro-entreprises. Une radiographie sans concession d'un tissu entrepreneurial qui crée sans grandir.
L'Algérie crée des entreprises. Elle ne les fait pas grandir
Fondateur, DinarSquare

Le chiffre qui devrait inquiéter
À fin 2023, le ministère de l'Industrie recensait 1,48 million de PME enregistrées en Algérie, pour une densité de 32 entreprises pour 1 000 habitants. En décembre 2025, le CNRC comptabilisait 2,4 millions d'opérateurs au registre du commerce. Ces chiffres, lus rapidement, évoquent un tissu entrepreneurial vivant.
La structure interne raconte autre chose. Le bulletin statistique n° 44 du ministère de l'Industrie (mai 2024, données 2023) classe les PME privées par tranche d'effectifs et fait ressortir que 99,36 % d'entre elles emploient entre 1 et 9 personnes. Ce chiffre est stable dans le temps : le bulletin n° 40 (données 2021) donnait 97,58 %. Sur plusieurs années consécutives, la distribution ne bouge pas. Les entreprises de 10 à 49 salariés représentent moins de 0,6 % du total. Celles de 50 à 250 salariés, encore moins.
Cette photographie ne démontre pas à elle seule que les entreprises ne grandissent pas, l'Algérie ne publie pas de données longitudinales sur les cohortes d'entreprises qui permettraient de le vérifier directement. Mais elle pose une question que personne dans les bulletins officiels ne cherche à répondre : si les PME progressaient normalement vers des tailles supérieures, cette distribution resterait-elle aussi stable d'une année sur l'autre ? C'est le point de départ de l'analyse qui suit.
La confusion fondamentale : création ≠ croissance
La mesure de succès privilégiée dans la politique publique algérienne reste depuis vingt ans le nombre d'entreprises créées. ANSEJ devenue NESDA, ANGEM, FGAR : les dispositifs ont varié, mais le thermomètre dominant a été le stock d'inscriptions au registre. En 2025, la NESDA visait 11 000 projets accompagnés par an. Le FGAR a soutenu 386 entreprises en 2024 pour 39 milliards de dinars de crédit, avec un objectif affiché de 8 307 emplois créés.
Ces chiffres ne sont pas négligeables. Mais ils mesurent l'entrée dans le système, pas la trajectoire dans le système. La vraie question n'est pas combien d'entreprises l'Algérie crée chaque année. C'est combien d'entre elles emploient 50 personnes dix ans après leur création. Aucun indicateur officiel publié régulièrement ne répond à cette question. Les bulletins du ministère de l'Industrie documentent la natalité et la mortalité des PME, en 2023, 12 463 cessations d'activité, mais pas les trajectoires de croissance sur cohorte. Cette lacune statistique n'est pas anodine : elle dit sur quoi porte réellement l'attention du système.
Pourquoi rester petit peut être rationnel
Le débat sur les obstacles à l'entrepreneuriat algérien porte habituellement sur les freins à la création d'entreprises. Mais la création n'est pas le problème : des millions d'inscriptions au registre du commerce le démontrent. La question est de savoir si les conditions dans lesquelles évoluent les entreprises rendent la croissance moins attractive que la consolidation à petite taille.
Plusieurs mécanismes peuvent nourrir cette hypothèse, sans qu'une cause unique puisse être établie avec certitude. Le passage d'une poignée de salariés à une équipe structurée déclenche un ensemble d'obligations formelles, comptabilité certifiée, affiliation CNAS complète, reporting fiscal, inspection du travail, dont le coût cumulé peut, pour une PME dont la rentabilité reste fragile, excéder le bénéfice marginal de la croissance à court terme. Une entreprise rentable à petite échelle, opérant dans une zone de faible visibilité fiscale, peut préférer consolider sa marge plutôt que de se développer vers un palier où ses obligations se multiplient. Ce raisonnement n'est pas prouvé par une étude algérienne récente sur le comportement entrepreneurial, il est cohérent avec ce que la littérature sur les PME maghrébines documente, et il s'inscrit dans une logique d'incitation qui mérite d'être testée.
L'économie informelle représente entre 30 et 35 % du PIB algérien selon les estimations de la Banque d'Algérie. Cette masse peut être interprétée comme un signal que pour un nombre significatif d'opérateurs, les coûts perçus de la formalisation excèdent ses bénéfices attendus, sans que ce lien de causalité soit aujourd'hui établi avec précision.
Le capital existe. Le capital de croissance, peut-être pas.
En 2024, les crédits à l'économie accordés par le secteur bancaire ont atteint 11 256,5 milliards de dinars, en hausse de 5,3 % sur un an selon le rapport annuel de la Banque d'Algérie. Le secteur privé a bénéficié de 6 688,9 milliards de dinars de financements, en hausse de 7,3 %, avec les industries manufacturières parmi les principaux bénéficiaires sectoriels. Ces chiffres plaident pour un secteur bancaire actif dans le financement de l'économie privée.
Ce qu'ils ne permettent pas de déterminer, c'est quelle part de ce crédit accompagne une véritable expansion d'entreprises existantes, plutôt que du financement d'exploitation ou des projets adossés à des garanties réelles existantes. Le capital-investissement et le capital-développement, les instruments qui permettent à une PME rentable de recruter des cadres, financer une ligne de production supplémentaire ou s'ouvrir à un marché export sans hypothéquer ses actifs, restent embryonnaires en Algérie. La Bourse d'Alger demeure symbolique. L'Algeria Startup Fund existe depuis 2020, mais son périmètre cible les startups labellisées, pas les PME industrielles de 40 salariés qui génèrent de la marge depuis sept ans et veulent tripler de taille. Cette observation sur la structure de l'offre financière disponible ne suffit pas à démontrer que le financement est le facteur limitant principal de la croissance des PME, mais elle identifie un écart entre ce que le système produit et ce qu'une entreprise en phase d'expansion rechercherait.
Le foncier : le mur que personne ne voit venir
L'accès au foncier industriel est la contrainte qui frappe les entreprises existantes qui veulent grandir, rarement celles qui démarrent. Une TPE qui commence dans un local loué ne rencontre pas immédiatement le problème foncier. C'est quand elle veut doubler sa capacité, ouvrir un deuxième site ou construire un atelier que la question devient bloquante.
La loi n° 23-17 du 15 novembre 2023 sur le foncier économique a voulu corriger un système dont l'évaluation officielle elle-même avait mis en évidence des retards dans l'étude des dossiers, des lenteurs dans l'octroi des terrains industriels et un manque de coordination entre les services concernés. En centralisant la gestion auprès de l'AAPI et en créant une Agence nationale du foncier industriel, le texte identifie correctement le problème. Cinq décrets d'application ont été publiés en janvier 2024. Ce qui manque encore, c'est le bilan d'exécution : combien de projets industriels privés ont effectivement reçu un terrain via l'AAPI depuis la mise en application, dans quels délais, à quelles conditions financières. Ce suivi est le vrai test de la réforme, et il sera lisible d'ici fin 2026.
La tentation du marché domestique
Avec 47 millions d'habitants et un pouvoir d'achat soutenu par la redistribution des revenus pétroliers, l'Algérie offre un marché domestique suffisamment large pour qu'une entreprise reste rentable sans jamais envisager l'export. C'est un atout réel. C'est peut-être aussi une partie de l'explication.
Le Maroc offre un contre-exemple de trajectoire instructif, sans que la comparaison doive être lue comme une démonstration mécanique. Pour des raisons qui tiennent autant à des politiques industrielles délibérées qu'à la structure de son économie, le Maroc a construit des filières orientées export, automobile, aéronautique, phosphates transformés, qui ont généré des entreprises capables d'atteindre une taille que le marché domestique seul n'aurait pas permise. L'exposition à la concurrence internationale a poussé la montée en productivité et la spécialisation. En Algérie, cette pression reste peu présente pour l'écrasante majorité des PME.
Les chiffres le confirment indirectement. Les exportations hors hydrocarbures ont atteint 3,838 milliards de dollars en 2024 selon le rapport annuel de la Banque d'Algérie, en recul de 24 % par rapport à 2023, avant un rebond de 23 % sur les sept premiers mois de 2025. La structure reste peu diversifiée : les produits semi-finis, dominés par les fertilisants pétrochimiques, représentent 74 % de ces exports. Le ministère du Commerce recensait en 2024 1 800 exportateurs permanents dans son tissu d'opérateurs économiques productifs formellement enregistrés, un périmètre qui ne se confond pas avec les 1,48 million de PME, mais qui indique que l'orientation export reste marginale dans le tissu productif formel.
Ce qu'il faut maintenant regarder
Les données disponibles permettent d'établir deux constats solides : la très forte concentration du tissu des PME dans les structures de moins de 10 salariés, stable sur plusieurs années, et l'absence d'instruments statistiques permettant de suivre la croissance des entreprises dans le temps. Tout le reste, l'hypothèse que le coût de la formalisation décourage la croissance, que le déficit d'instruments financiers adaptés la freine, que le foncier l'obstrue, que le marché du travail exécutif la limite, reste du domaine de l'explication plausible, cohérente avec les données disponibles, mais non encore démontrée empiriquement par des études algériennes de cohorte.
Ce qui est certain, c'est que le système ne se donne pas les moyens de répondre à la question. Les signaux à surveiller dans les 18 prochains mois : le volume de foncier industriel effectivement attribué via l'AAPI depuis janvier 2024, l'évolution du nombre d'exportateurs permanents privés, et, si le ministère de l'Industrie publie un jour cette statistique, le taux de passage des PME de la tranche 10–49 salariés vers la tranche supérieure sur une cohorte de cinq ans. Ce dernier chiffre, absent des bulletins officiels actuels, serait l'indicateur le plus honnête que l'Algérie pourrait se donner sur la vitalité réelle de son tissu productif.
L'Algérie crée des entreprises. Si elles grandissent, le système ne le mesure pas. Et ce qu'on ne mesure pas, on ne peut pas l'améliorer.
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